Dans un article publié le 27 février dernier par le quotidien The New York Times titré en anglais “Republican Men and Women Are Changing Their Minds About How Women Should Behave”, “Les hommes et les femmes républicains changent d’avis sur la façon dont les femmes devraient se comporter », trois chercheurs en sciences politiques rappellent que pendant des décennies, le traditionalisme en matière de genre était en déclin : le pourcentage d’Américains affirmant que « la place des femmes est à la maison » a diminué régulièrement, passant de près de 30 % en 1972 à 6 % en 2008. De plus en plus de personnes ont adopté au fil des décennies le point de vue selon lequel « les femmes devraient avoir un rôle égal à celui des hommes dans la gestion des entreprises, de l’industrie et du gouvernement ».
Le changement de tendances au cours des dernières années est assez spectaculaire, lorsqu’on tient compte des orientations politiques des personnes interrogées. Dans l’enquête de recherche Views of the Electorate, le pourcentage d’hommes républicains qui pensent que les femmes devraient reprendre leurs rôles traditionnels est passé de 28 % en mai 2022 à 48 % en novembre 2024. Chez les femmes républicaines, on observe une augmentation de 23 % à 37 %. Les opinions des démocrates, en revanche, n’ont pas beaucoup changé.
Les auteurs qui sont des chercheurs et non des militants signalent cependant que le simple fait d’affirmer son soutien aux rôles traditionnels des hommes et des femmes ne signifie pas nécessairement que l’on adopte ces rôles. Les enquêtes sur l’emploi du temps aux Etats-Unis montrent que les hommes et les femmes mariés se ressemblent de plus en plus dans le temps qu’ils consacrent à des tâches telles que les travaux ménagers et les courses, même si les femmes y consacrent toujours plus de temps que les hommes.
J’évoque cet article qui parle de la perception des rôles des femmes aux Etats-Unis, dans un contexte qui peut sembler très éloigné de celui de l’Afrique de l’Ouest, pour rappeler que la question des droits des femmes, de l’égalité de chances et de l’égalité de droits entre filles et garçons, entre hommes et femmes, se pose dans à peu près les mêmes termes partout sur la planète. Et partout, les revirements dans les opinions publiques, les revirements dans les positions des acteurs politiques, économiques, sociaux influents, les revirements dans les perceptions, dans les pratiques, dans les lois, sont possibles à tout moment. Il n’y a pas de progrès irréversibles, pas d’acquis définitifs.
Les violences à l’égard des filles et des femmes, les inégalités dans l’accès ou dans le maintien des filles à l’école, les mariages précoces et leur corollaire, les grossesses précoces et la sortie définitive des filles des parcours de formation et d’autonomisation, les injonctions aux femmes mariées de ne plus travailler hors de la maison, la mobilisation sélective et opportuniste des textes religieux, des coutumes et de traditions africaines qui seraient immuables, le défi de la participation effective des femmes aux instances de prise de décision, ce sont autant de questions qui ont été discutées avec passion et précision le 6 mars à Dakar.
C’était à l’occasion d’une demi-journée d’échanges sur les résultats obtenus en matière de droits des femmes depuis deux événements historiques, la conférence régionale africaine sur les femmes à Dakar en 1994 et la Conférence mondiale de Beijing en Chine en 1995. Cette conférence avait marqué un tournant important dans le programme mondial pour l’égalité des sexes. La Déclaration et le Programme d’action de Beijing, adoptés à l’unanimité par 189 pays, ont fixé des objectifs et des actions stratégiques pour la promotion de la femme et la réalisation de l’égalité des sexes dans 12 domaines précis.
Sous l’impulsion de la professeure Ndioro Ndiaye, ancienne ministre du développement social puis de la femme, de l’enfant et de la famille, accompagnée par les dirigeantes de principaux réseaux d’organisations féminines sénégalaises, cette rencontre a réuni des dizaines de femmes fortes, engagées, autant conscientes des progrès engrangés au Sénégal que des inégalités persistantes et des menaces actuelles sur les droits des femmes. L’idée était de créer le cadre pour un partage d’expériences, de constats et de nouvelles pistes d’action entre les femmes qui avaient fait partie des mobilisations des années 1990 et celles de la nouvelle génération, celle qui doit adapter les luttes au contexte du moment.
J’ai eu le privilège de modérer une partie de ces échanges. Si les progrès ont été salués et qu’il est crucial de les mettre en avant, notamment l’éducation des filles qui a fait des bons spectaculaires, la loi sur la parité qui a changé la composition du parlement au Sénégal, les violences, les discriminations, les discours ouvertement sexistes de la part de personnes influentes, l’acceptation sociale d’un degré d’irresponsabilité élevé des hommes, ont aussi été ouvertement discutés. Les messages sont clairs : il faut rester mobilisées, il faut travailler avec les hommes progressistes, anticiper les obstacles pour mieux les contourner, discuter avec tout le monde, notamment avec des acteurs religieux et toutes celles et tous ceux qui ne partagent pas le principe de l’égalité entre les sexes ou qui ne l’acceptent qu’à la seule condition qu’il ne reste qu’un principe sans aucune prise sur la réalité.
L’éducation des filles et des garçons, j’insiste sur ce dernier point, est cruciale pour transformer nos sociétés. L’éducation, la culture, la recherche, la sensibilisation, le débat public basé sur des faits, des analyses, des arguments, sont au cœur de la mission de WATHI. Ce mois de mars est l’occasion de partager sur toutes nos plateformes les dizaines d’entretiens, de documents de référence, de tables rondes virtuelles sur différentes dimensions des inégalités de genre, des droits des femmes et du bien-être des filles et des femmes.
Dans le mot introductif à un livret d’entretiens que nous avons publié il y a deux ans, le 8 mars 2022, que j’avais titré « Faire bouger nos sociétés plus vite en donnant la parole aux femmes », j’estimais qu’on ne devrait pas avoir encore aujourd’hui à argumenter en faveur de la stricte égalité des droits entre les hommes et les femmes, qu’on ne devrait plus avoir à expliquer le « pourquoi il faut éliminer les inégalités », qu’on devrait se focaliser seulement sur le « comment on fait ». Je n’en suis plus si sûr. Dans le moment actuel, celui de la banalisation de tous les extrémismes, de la tolérance pour la rustrerie, de la célébration de la loi du plus fort et peut-être bien du mâle dominant, il faut continuer à expliquer le « pourquoi » tout en travaillant intensément sur le « comment » et « avec qui ».